« Nous savons ce qui fonctionne » Amy Jackson Voici comment les pôles de développement en entrepreneuriat autochtone de Labs4 redéfinissent l’innovation au Canada. Madame Tia Laroque-Graham ne s’imaginait pas du tout dans l’univers des entreprises en démarrage. Elle n’a pas eu d’ordinateur avant son entrée au secondaire. « Nous ne savions pas que l’entrepreneuriat était une option », dit-elle. « Nous songions à devenir enseignante ou infirmière, peut-être travailleuse sociale. Mais personne ne nous a dit que cette autre voie s’offrait également à nous. » Aujourd’hui, Mme Larocque-Graham dirige pawâcikêwikamik un collectif d’innovation autochtone hébergé par le Saskatchewan Indian Institute of Technologies (SIIT). Elle est l’une des trois femmes qui donnent vie à un nouvel avenir audacieux pour l’entrepreneuriat autochtone au Canada, aux côtés de Mme Amy Jackson (directrice de Mittohnee Pogoohtah à RRC Polytech, au Manitoba) et de Mme Ashley Richard (directrice de l’entrepreneuriat autochtone à FlintHub, au United College de l’université de Waterloo). Ces trois pôles d’entrepreneuriat autochtone constituent ensemble un pilier central de Labs4, un projet pancanadien qui accélère la commercialisation des résultats issus de la recherche en mettant en relation des établissements d’enseignement supérieur par le biais de programmes d’innovation appliquée axés sur l’équité. Lorsque l’équipe de direction nationale de Labs4 a commencé à concevoir son cadre d’innovation, les dirigeants des trois pôles d’entrepreneuriat autochtone n’avaient pas reçu de modèle. « Les représentants de Labs4 nous ont dit : faites appel à des personnes en qui vous avez confiance et créez ensemble quelque chose qui reflète vos communautés », explique Mme Richard. C’est ce qui a fait la différence. « Nous avions la possibilité de tout faire comme il faut », ajoute Mme Larocque-Graham. « On ne nous a pas dit ce que ça devait être que l’entrepreneuriat autochtone. On nous a demandé d’exprimer ce dont nous avions besoin, ce qui nous manquait, ce qui fonctionnerait d’après nous. Nous savons ce qui fonctionne. » Il en a découlé un projet d’entrepreneuriat autochtone coordonné à l’échelle du pays, qui a vu le jour ici et est adapté à notre réalité culturelle. Conception axée sur les liens et la communauté À première vue, les trois pôles d’innovation autochtones de Labs4 ne diffèrent aucunement des incubateurs conventionnels. Chacun propose du mentorat, des programmes de formation, du financement et l’accès à des compétences spécialisées. Dès le premier contact, on se rend vite compte qu’il y a quelque chose de plus profond.« L’un de nos participants m’a dit : « J’ai trouvé une famille », raconte Mme Larocque-Graham. « C’est ça la différence. Les relations ne sont pas superficielles. Elles transforment. » Chaque centre reflète les personnes et les lieux qu’il dessert. À Winnipeg, Mittohnee offre un espace permanent où les entrepreneurs peuvent développer et tester des produits, entrer en contact avec des mentors et accéder à des services commerciaux. Madame Jackson envisage d’en faire un centre de référence pour les entrepreneurs autochtones de tout le Manitoba, y compris ceux des collectivités isolées et du Nord. En Saskatchewan, pawâcikêwikamik s’inspire des sept enseignements des grands-pères et sur ceux relatifs au tabac transmis par l’aînée Kathy Wapepah-Eashappie, qui siégera au conseil consultatif national des pôles. Le collectif offre un accès aux aînés, à du mentorat, à de la formation, à un innovateur en résidence, à de l’aide financière, à des technologies de pointe, à des bourses, à des camps d’entraînement à l’entrepreneuriat et à des programmes culturels intégrés à chaque étape du parcours. « La réciprocité et le don en retour sont deux de nos principales motivations », précise Mme Larocque-Graham. FlintHub, en Ontario, est ouvert aux entrepreneurs autochtones du Canada et des États-Unis. L’équipe de Mme Richard travaille individuellement avec les participants, afin de découvrir les obstacles qui se dressent devant eux, et leurs objectifs personnels. Si l’un d’eux a besoin d’aide pour ses impôts, elle prend en charge les frais d’un expert-comptable. Si une autre a besoin d’un espace adapté à un nouveau-né pendant qu’elle présente son projet, elle trouve une solution. FlintHub s’adapte à la réalité de chaque entrepreneur, au moyen de formations pour débutants jusqu’à des programmes menant à l’obtention d’un diplôme, en passant par du soutien aux personnes déjà formées. Adaptation aux réalités culturelles Il n’y a pas deux pôles identiques. C’est voulu. « On ne peut pas appliquer un modèle culturel unique à des centaines de nations », explique Mme Richard. « Nous faisons donc preuve de flexibilité. Chaque centre s’inspire de ses propres enseignements, adopte ses propres protocoles et respecte ses propres priorités. » Tout repose sur la culture. Ensemble, les trois incubateurs donnent forme à un nouveau type d’application de l’innovation : un modèle dans lequel la cérémonie, la réflexion et la tradition sont de puissants moteurs de transformation. « Nous commençons par une cérémonie », explique Mme Larocque-Graham. Nous invitons des aînés, créons un espace d’échanges et reflétons nos valeurs dans notre façon d’administrer l’ensemble du programme. Une fois que les participants se sentent en sécurité et ancrés dans leur identité, ils sont prêts à explorer de nouvelles idées. » Chez FlintHub, Mme Richard compte à la fois sur son expérience vécue et sur les contributions du conseil pour intégrer les enseignements autochtones à la conception des programmes. Chaque aspect s’inspire de la communauté, mais sans s’imposer à celle-ci, que ce soit par la tenue de cercles du gardien du feu ou la présence d’un aîné en résidence. Mme Jackson souligne qu’à Mittohnee, « l’esprit communautaire » n’est pas une stratégie, mais une façon d’être. « Nous venons de nations et d’horizons divers, dit-elle. Mais nous intégrons des enseignements communs à chaque aspect de notre travail : l’humilité, la générosité, la responsabilité les uns envers les autres. » L’un des objectifs est de rendre visibles et viables les modèles qui ont toujours fonctionné dans la communauté.L’un des sentiments les plus courants chez les entrepreneurs autochtones est le désir de bâtir quelque chose qui va apporter autre chose en retour. Comme l’explique Mme Jackson, « la plupart des entrepreneurs avec qui j’avais travaillé auparavant ne me posaient que la question suivante : « Comment puis-je faire de l’argent? ». Ici, c’est : « De quelle façon vais-je pouvoir aider ma communauté? ». Vision du possible Les modèles occidentaux d’innovation et d’entrepreneuriat, ainsi que leurs principaux indicateurs de rendement, ne reflètent pas pleinement la réalité de l’entrepreneuriat autochtone. Demandez à chacun des trois responsables d’un pôle de vous dire quelle forme prendra leur réussite dans cinq ans, et leur réponse ne s’exprimera pas en chiffres. Ils vont vous parler des gens. « Le succès, c’est de voir nos étudiants s’épanouir », déclare Mme Larocque-Graham, « de les voir propriétaires de leur entreprise; de les voir vivre leurs rêves; de les voir créer de la richesse d’une façon qui reflète leurs enseignements et leurs valeurs. » « En tant que peuples autochtones, nous avons non seulement une vision différente des affaires, nous avons nos propres critères de réussite. Une grande partie de la promotion de l’innovation et de l’entrepreneuriat autochtones consiste à nous permettre de définir à quoi cela ressemblera à toutes les étapes du parcours. » « Tout est une question d’autodétermination », explique Mme Jackson. « Il ne suffit pas de dire à d’autres ce qui serait le mieux pour nous. Il faut nous le procurer à nous-mêmes. » Cette vision des choses axée sur l’autodétermination et l’humain produit déjà des résultats concrets. Les participants font confiance aux centres parce qu’ils se reconnaissent dans les personnes qui offrent les programmes. Ils n’ont pas besoin d’expliquer ce qu’ils vivent. Ils sont compris, soutenus et célébrés. « En arrivant là où vous voyez des gens qui vous ressemblent, qui ont les mêmes valeurs que vous, cela change tout », explique Mme Larocque-Graham. « Vous savez que c’est un espace où vous pourrez être ambitieux, créatif, bruyant, doux… tout cela à la fois. Parce que c’est aussi votre espace. » Ce sentiment d’appartenance s’accompagne d’objectifs concrets. À Mittohnee, Mme Jackson œuvre à la création d’un écosystème qui vise à doubler le nombre d’entreprises dirigées par des Autochtones, dont elle soutient le démarrage chaque année, en disposant d’un espace permanent à Winnipeg pour les appuyer. Chez FlintHub, Mme Richard voit des possibilités de croissance à tous les paliers, que ce soit au début d’une formation ou à l’obtention d’un titre universitaire. « Nous voulons former des centaines d’entrepreneurs dans tout le Canada », dit-elle. « Mais surtout, je souhaite une vision plus large de l’entrepreneuriat autochtone, pas seulement des entreprises en démarrage, mais aussi de l’innovation, de la créativité, de la transformation communautaire. » Le fil conducteur qui relie ces perspectives d’avenir est l’imagination, la reconquête de ce qui est possible.« Nous savons déjà que les communautés autochtones sont des moteurs économiques essentiels », affirme Mme Jackson. « Mais ce n’est pas ce qui motive mon travail. Je veux que nos centres mettent en lumière ce qui arrive déjà, et contribuent à aller encore plus loin. » Le respect de ce qui fonctionne déjà Alors que les pôles de développement en entrepreneuriat autochtone administrent des programmes robustes et ancrés dans la culture, la direction nationale de Labs4 souligne l’importance d’honorer ce travail sans tenter de le réorienter ou de le reformuler. « Dès le début, j’ai trouvé important que le réseau s’engage à ne pas se réapproprier ou recadrer les programmes autochtones, afin de les adapter à d’autres modèles », explique Mme Jolen Galaugher, Ph. D., directrice exécutive en matière de partenariats de recherche et d’innovation à RRC Polytech, et membre de l’équipe de direction nationale de Labs4. Elle poursuit en ces termes : « Nous faisons confiance à l’expertise et au savoir-faire des chefs de file autochtones de notre réseau. La force de Labs4 réside dans la reconnaissance du fait que les pôles régionaux et autochtones peuvent travailler ensemble, parfois littéralement. Ils sont distincts, mais alignés sur un objectif issu de la vision de Labs4, soit de soutenir l’entrepreneuriat axé sur les résultats de la recherche, l’entrepreneuriat autochtone et l’égalité d’accès à tous nos programmes. « Il est important de ne pas demander aux chefs de file autochtones de laisser tomber le travail qu’ils accomplissent déjà avec brio pour soutenir l’entrepreneuriat autochtone, afin d’enseigner aux pôles non autochtones à agir en faveur de la vérité et la réconciliation. C’est en acceptant que nous avons des choses à apprendre que nous commençons à accueillir l’enseignement. » Madame Richard se dit d’accord. « L’entrepreneuriat autochtone consiste à nous doter d’un avenir défini par nos propres valeurs, soit centré sur la communauté, la culture et la croissance durable. Il est important de reconnaître que ce travail est distinct de la vérité et de la réconciliation. C’est l’affaire des institutions, programmes et organismes non autochtones. « Les appels à l’action ont été lancés il y a près de dix ans, et nous espérons que nos partenaires, entre autres, s’y appliquent déjà. L’affaire des pôles autochtones, pour leur part, c’est de venir en aide à nos entrepreneurs et à répondre aux besoins de nos communautés, et non d’« autochtoniser » les efforts des autres. Je suis convaincue que notre travail avec Labs4 nous offrira des occasions intéressantes de collaborer avec des programmes et des partenaires non autochtones. Je pense que c’est ce qui nous a attirés vers ce réseau, le fait que nous puissions bâtir quelque chose qui soit ancré dans notre identité.